Chapitre I·XV - Puissances

De EncyclopAtys


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XV - Puissances

An 2481 de Jena
Si Bélénor oublia le nombre d’années qui lui fallut pour faire son deuil, il le fit, comme Brandille lui avait annoncé. Il y eut ce jour, où la première image qui lui parvint au réveil ne fut pas la tête coupée de son ami. Puis cette autre fois, où il ne pensa pas à lui de la journée. Mois après mois, le spectre de Garius, jusqu’alors agriffé à ses épaules, gagna en légèreté. Et puis un jour, il se volatilisa, sans même que le Fyros ne s’en rende compte, laissant uniquement derrière lui les souvenirs heureux. Aujourd’hui, en repensant à cette étrange période, seul le souvenir des deux premières années lui paraissait clair. Deux années difficiles, tant sa relation avec Varran s’était dégradée… Car depuis la mort de son jumeau, le colosse n’était plus que l’ombre de lui-même. Une ombre agressive et triste. Ses amis crurent le voir définitivement sombrer lorsque son père, déjà bien affaibli par le travail dans les mines, se suicida quelques mois plus tard. Alors, lorsqu’en 2477, Melkiar obtint le plus haut grade académique, et décida, au grand dam de l’armée, de quitter définitivement Fyre pour rejoindre sa tribu, il prit Varran sous son aile. Aussi tristes qu’aient été alors les au revoir, Bélénor vécut le départ de Varran comme un soulagement. Comme un nouveau départ. Et pour passer à autre chose, il se réfugia dans le travail.

C’est ainsi que, en parallèle de la fin de ses études, le Fyros rejoignit le corps enseignant de l’Académie. Si les cours de stratégie militaire qu’il dispensait aux jeunes académiciens et académiciennes occupaient beaucoup de son temps, son nouveau statut lui octroyait aussi certains privilèges. Dont notamment l’accès aux sections privées de la Grande Bibliothèque de Fyre. Ainsi, Bélénor eut tout le loisir de se replonger dans un sujet qui l’avait fort intéressé au point culminant de l’écriture de son histoire : l’étude de la Karavan, des Kamis, et des nombreux cultes qu’on leur vouait. En effet, sa rencontre avec le Kami Noir l’avait profondément bouleversé. Était-il le même que celui apparu quelques mois après sa naissance, au-dessus de son berceau, comme lui avaient conté ses parents ? Si oui, quels liens partageait-il avec lui ? Pourquoi l’avait-il sauvé ? Et puis, qu’en était-il de cette voix, qu’il était certain d’avoir entendu, juste avant que le Kami n’attaque les Sauvages ?

« J’ai besoin de toi Bélénor… Pense aux Jours Heureux, Bélénor… Je suis toujours à tes côtés, Bélénor. N’oublie jamais. »

Obsédé par ces questions, le Fyros avait épluché toutes les études consacrées aux Kamis disponibles à l’Académie. Il voulait tout savoir de ces esprits de la nature. Bien sûr, il savait que les connaissances compilées par l’Empire n’étaient pas suffisantes, et qu’il devrait, tôt ou tard, se rendre dans le plus haut lieu de savoir kamique connu : la cité de Taaï-Toon, là où la Grande Bibliothèque du peuple Zoraï fut reconstruite après que l’Empire eut saccagé Zoran en 2328. Ne pouvant pas se résoudre à quitter l’Académie sans avoir obtenu le grade le plus élevé, comme Melkiar avant lui, Bélénor dut trouver de quoi étancher sa soif de savoir. C’est ainsi qu’il se mit à fréquenter les temples kamis de la capitale, parfois accompagné de Xynala, où tous deux furent initiés à différentes pratiques rituelles. Si la liberté de culte était un droit octroyé par l’Empire à ses citoyens, jamais la spiritualité des Fyros ne devait prévaloir sur les « Quatre Piliers de l’Empire ». C’est pourquoi, seulement sous certaines conditions, l’Empire autorisait la construction de temples au sein de ses villes. Passant donc de la théorie à la pratique, Bélénor fut surpris de voir à quel point les fidèles des différents courants de croyances kamiques entretenaient de bonnes relations, malgré certains désaccords majeurs. Le plus important d’entre eux concernait l’existence et l’identité du Kami Suprême. Selon la majorité des cultes, le Kami Suprême était Jena, la Déesse de l’Astre du jour et la Mère de l’hominité, tandis que pour d’autres courants plus animistes, il n’existait pas de Kami Suprême. Si dans La Guerre Sacrée, l’histoire qu’il avait écrite quelques années auparavant, Bélénor s’était amusé à imaginer le Kami Suprême comme une entité gigantesque enfouie quelque part dans les profondeurs d’Atys, aucun des cultes kamiques qu’il avait étudié ne décrivait un tel être. Pourtant, jamais il n’avait oublié la fois où il avait rencontré cette commerçante Zoraï, à la taverne, plus de dix ans auparavant. Jamais il n’avait oublié le regard effrayé qu’elle lui avait lancé alors qu'il prononçait les mots « Masque Noir »… Un masque noir qu’il s’était vu caresser au cours d’une vision, déclenchée par le contact physique du Kami Noir, alors que Xynala et lui s’étaient rendus dans la chambre funéraire improvisée de Garius. Au fond de lui, Bélénor était convaincu que ses rêves d’enfant, ceux-là mêmes qui avaient tant nourri son histoire, n’étaient pas anodins. Peut-être avaient-ils à voir avec ce Kami Noir. Alors, le Fyros se mit en tête de rencontrer un Kami, afin de discuter avec lui.

Kami de Feu

C’est la demande qu’il fit à Messen Dyn, un vieux moine kamiste avec lequel il s’était lié d’amitié. D’abord hésitant, le vieux Fyros accepta finalement la requête du jeune adepte, avec moins l’objectif de lui rendre service que de lui faire comprendre que les Kamis n’étaient pas créatures loquaces. D’après lui, si le jeune homin était réellement béni des Kamis, c’est de lui-même qu’il devait comprendre le destin qu’ils lui réservaient. Les premières fois que Messen tenta d’invoquer un Kami, le rituel échoua : assis en tailleur devant le grand brasier qui surplombait l’autel, les deux Fyros méditèrent et prièrent longuement, sans succès. Et puis un jour, alors que rien ne présageait du caractère particulier de cette séance de méditation, le grand feu cessa brusquement de vaciller. Comme si elles venaient de se solidifier, cinq flammes rouges se figèrent, tandis que dans le fond du brasier, les bûches noircies semblaient animées d’étranges mouvements. Assurément, une force invisible était en train de modeler la matière carbonée et flamboyante. Ce n’est que lorsque le Fyros comprit que les deux formes jaunes qu’il observait n’étaient rien d'autre qu’une paire d’yeux, qu’il sut que le rituel avait fonctionné. Pourvu de longs membres glabres de couleur brune, et de cinq cornes rappelant du bois brûlé encore rougeoyant à l'extrémité, parcourues de nervures rouges et orangées s'étendant jusqu'à ses grands yeux jaunes, le Kami de Feu était en train de s’extirper du brasier. Quelques secondes plus tard, c’est le dos voûté, accroupie sur le rebord de l’autel devant les flammes incandescentes, que la divine créature observait silencieusement les deux homins. Messen remercia longuement son invité puis lui expliqua brièvement pourquoi il avait fait appel à lui. Et alors que le vieux moine donnait la parole à Bélénor, et que celui-ci remerciait à son tour le Kami de Feu, la créature divine bondit en arrière et disparut dans une gerbe de flammes…

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Assis confortablement sur le fauteuil en cuir de rendor de son père, les coudes posés sur son magnifique bureau en bois massif, et les mains occupées à jouer avec la tresse de sa longue barbe acajou, Bélénor fixait la flamme de la lanterne murale d’un air éteint. Encore aujourd’hui, le souvenir de cette brève rencontre restait brûlant. Autant que la déception qui lui était associée. Car depuis cette fois-là, jamais il n’avait revu de Kami. Détachant son regard de la source de lumière hypnotique, le Fyros reporta son attention sur le devoir de son étudiant. Mais à peine eut-il froncé les sourcils, décelant une erreur grossière, qu’il entendit quelqu’un toquer à la porte.

« Entrez, ordonna le Fyros sans quitter sa copie du regard.

— Je suis désolée de t’importuner aussi tôt jeune maître, mais tes amies viennent déjà d’arriver. Elles t’attendent dans le hall d’entrée. »

Levant les yeux de sa copie, Bélénor sourit à sa nourrice.

« Tu sais bien que tu ne me déranges jamais, Penala. »

Le Fyros posa sa plume d’igara, se releva en s’appuyant sur le bureau de son père, et se dirigea vers la porte. Le visage ridé de la vieille dame, qui venait d’écarter les bras, affichait un sourire affectueux. C’est sans attendre que Bélénor se blottit contre elle. La relation que le jeune homin entretenait avec sa nourrice était particulièrement forte. Bien plus forte que le lien de sang qui l’unissait à ses parents. Elle était celle qui l’avait nourri, baigné, soigné, élevé. Une mère de substitution, en somme. De ce fait, s’il rechignait souvent à prendre sa mère dans ses bras, les étreintes de Penala lui apportaient, à l’inverse, toujours beaucoup de réconfort. Le nez plongé dans sa chevelure grisonnante, Bélénor essaya de retarder le moment de la séparation : les filles pouvaient bien l’attendre quelques minutes. Ce ne fut pas l’avis de Penala, qui, l’embrassant bruyamment sur la joue, mit fin à l’étreinte.

« Allez maître Bélénor, tu risques de te mettre en retard. Cette journée n’est-elle pas importante pour toi ?

— Si, elle l’est Penala, tu as raison. En vérité, je stresse un peu, je dois te l’avouer… J’ai mal dormi, et me sens assez fatigué. Quatre années se sont écoulées, c’est long. J’espère que tout va bien se passer.

— Tout se passera bien, j’en suis certaine. As-tu déjeuné ? Manger pourrait te redonner des forces.

— Non, j’ai l’estomac totalement noué.

— Alors fais-moi le plaisir de faire un détour par la cuisine avant de rejoindre tes amies. Et n’oublie pas de profiter de cette journée, il serait dommage de passer à côté. Ah, je tenais aussi à te dire que cette tresse te va à ravir ! À ton âge, ton père portait la même.

— Alors, j’aurais préféré me passer de ce compliment, Penala », grimaça Bélénor avant de lui rendre son baiser.

Sa nourrice émit un léger rire, l’embrassa une dernière fois, puis le poussa gentiment à l’extérieur du bureau. À moitié obéissant, Bélénor traversa le manoir au pas de course, mais se dirigea directement vers le hall d’entrée, sans passer par la cuisine. Comme convenu, Xynala, Tisse et Brandille l’attendaient à côté des grandes portes du manoir troglodyte.

Les deux Fyrosses, chacune vêtue de leur uniforme militaire rouge écarlate, étaient occupées à regarder une grande sculpture d’ambre qui décorait l’entrée. Il y a quatre ans, au départ de Melkiar et de Varran, toutes deux avaient décidé de quitter l’Académie et de s’engager à temps plein dans les rangs de l’armée. Les trophées qu’elles avaient gagnés durant leur adolescence, associés au dernier grade académique qu’elles avaient obtenu et à la renommée qu’elles avaient acquise ces dernières années en tant que réservistes, leur avait permis d’y entrer en tant qu’officières. Dès lors, les deux homines s’étaient beaucoup rapprochées, oubliant totalement les querelles amoureuses de leur adolescence. Xynala Zeseus, désormais lieutenante, était à la tête d’un des pelotons mobiles chargés de maintenir l’ordre à Fyre. Tisse Apoan, quant à elle promue lieutenante-instructrice, s’occupait d’enseigner le tir aux militaires et aux académiciens. À bien des égards, le parcours exemplaire des deux Fyrosses était emblématique de la porosité assumée qui existait entre l’Académie et l’Armée Impériale. Brandille, portant pour sa part d’amples vêtements bariolés parfaitement accordés à ses tresses multicolores, se tenait sur la pointe de ses bottes et surveillait les abords du manoir au travers de la trappe grillagée ménagée dans la grande porte. Observant son amie du haut de l’escalier ouvert qui menait au hall d’entrée, Bélénor comprit instantanément que quelque chose clochait : Brandille était étrangement immobile.

« Bonjour vous trois, dit le Fyros en descendant les marches deux par deux. Tout va bien, Brandille ?

— Hormis l’odeur affreuse qui attaque mon joli petit nez depuis ce matin, tu veux dire ?

— Quoi ? De quelle odeur parles-tu ?

— Ah ! Donc toi aussi tu ne sens rien, s’exclama Xynala en se retournant. La première chose que nous a dite Brandille ce midi, lorsque nous sommes venues le chercher avec Tisse, c’est que nous ne sentions pas bon… V’la l’ambiance. »

Se retournant d’un bond, Brandille posa ses mains sur ses hanches et prit un air faussement outré.

« Ce n’est pas vous, spécifiquement, qui ne sentez pas bon. Je ne compte plus le nombre de bains que nous avons déjà partagés, et je peux donc attester sur l’honneur de la qualité irréprochable de votre toilette. Ce n’est pas vous, c’est sur vous. C’est dans l’air, et ça se pose partout !

— Et à quoi ressemble cette odeur, Brandille, continua le Fyros ?

— J’aurais du mal à te dire, Énor. Une odeur âpre, écœurante. Pour le moment c’est encore léger. Mais mon petit nez – et tu connais sa fiabilité – est certain que l’odeur ne fait que se rapprocher. Ah, d’ailleurs, il vient à l’instant de me révéler qu’elle est portée par les vents d’ouest !

— Les vents d’ouest ? interrogea Tisse d’un air malicieux, les doigts perdus dans sa longue chevelure rousse. Ah, mais c’est bon, nous avons la réponse ! C’est Melkiar et Varran, qui reviennent du fin fond du Désert après quatre années sans s’être baignés ! »

À ces mots, Bélénor et Xynala éclatèrent de rire. Brandille leva ses grands yeux mauves au ciel, ouvrit grand les portes du manoir et se pinça le nez.

« Vous faites une belle bande de comiques, tous les trois. Ça vous dirait de rejoindre ma troupe ? Je recrute à tire-larigot en ce moment, pour mon nouveau spectacle. Une répétition a d’ailleurs lieu ce soir !

— Y’a pas moyen, répliqua la rouquine. Si on est en permission aujourd’hui, ce n'est pas pour bosser ce soir !

— Plus sérieusement Brandille, cette odeur t’inquiète ? continua Bélénor en passant le perron de porte à la suite de Tisse et Xynala.

— Assez, oui. Mais peut-être aussi que Tisse a raison, et qu’elle émane simplement des deux autres zigotos. Il est attendu au niveau du palais impérial, c’est ça ? questionna Brandille en se dirigeant vers l’avenue Dyros.

— Oui, déglutit Bélénor. C’est bien ça. »

Si l’accueil de ses amies lui avait permis d’oublier ses angoisses, au moins durant quelques instants, celles-ci venaient de ressurgir au galop. Car aujourd’hui marquait le retour de Melkiar et Varran dans la capitale fyrosse, après quatre années d’absence. Quatre années durant lesquelles peu de lettres avaient été échangées. Quatre années de séparation, qui remettaient peut-être en cause la profondeur de leur amitié. Bélénor se souvenait d’il y a onze ans, lorsque pour convaincre Xynala que le chagrin d’amour qu’elle ressentait allait passer, comme toutes les émotions négatives et positives qui traversaient les homins au cours de leur vie, il avait pris pour exemple l’affection que toutes et tous ressentaient les uns pour les autres.

« Un jour, nous ne serons plus amis, c’est une certitude. Les potentielles raisons sont nombreuses : divergences idéologiques, lassitude, éloignement physique, ou tout simplement la mort. Tout passe Xynala. Tout… »

En cette heure, le Fyros espérait s’être trompé. Et si pour en avoir discuté avec ses trois amies, toutes étaient bien moins inquiètes que lui, il n’était pas parvenu à se rassurer. D’autant qu’il se sentait toujours responsable de la mort de Garius, et ce bien qu’on ait maintes fois tenté de le persuader du contraire…

Durant ces quatre années, il était aussi fort probable que Melkiar et Varran aient beaucoup changé. Notamment Melkiar, dont le père s’était fait tuer sous ses yeux, sur le champ de bataille. De quoi renforcer un peu plus le lien qui l’unissait à Varran. Devenant chef de la tribu des Larmes du Dragon, Melkiar réussit l’exploit d’aller plus loin encore que son père, Tigriron, et pérennisa la coalition formée par celui-ci à l’époque de la guerre contre les Sauvages. Signant un traité de paix, les tribus de l’ancienne coalition se placèrent définitivement sous la protection des Larmes du Dragon. Mais cet événement historique ne fut que le début d’une grande série de victoires politiques. C’est ainsi que, voici quelques mois à peine, Melkiar réussit finalement à rassembler toutes les tribus du désert occidental sous sa direction. Une prouesse impensable, qui n’était pas sans rappeler la campagne militaire unificatrice que Dyros le Grand, le premier empereur du peuple Fyros, avait menée plus de deux cents ans auparavant. Mais à l’inverse de Dyros, lui n’avait pas eu à faire appel aux armes. Sa bravoure, son charisme et sa grande intelligence semblaient avoir suffi. À cette pensée, Bélénor sourit intérieurement, et se remémora le discours qu’il avait prononcé le jour de leur rencontre, datant déjà de dix-huit ans :

« Quand je serai grand, j’ai pour projet de réunir toutes les tribus à l’ouest du Désert, où je suis né. Là-bas, la vie est bien plus difficile qu’ici. Ni armée régulière, ni aqueduc… J'aimerais pouvoir y fonder une grande cité, égale à Fyre. Bien sûr, faire la guerre aux tribus insoumises pour forcer leur coopération pourrait suffire. Mais là ne sont pas mes valeurs. Je me promets d’y arriver à ma manière : prouver ma bravoure, accomplir des exploits, gagner leur confiance. »

Aujourd’hui, le rêve de Melkiar était à portée. Car si celui que l’on surnommait Le Prodige s’était déplacé jusqu’à Fyre, c’était justement pour rencontrer l’Empereur Cerakos II, qui avait succédé à son père Krospas, décédé deux ans auparavant lors d’une traditionnelle chasse aux varinx. Pour discuter avec lui de son désir de fonder une ville qui permettrait d’accueillir convenablement les tribus qu’il fédérait désormais. Une ville qui, bâtie autour de Fort Kronk, deviendrait la grande cité impériale du désert extrême-occidental. Définitivement, Bélénor comprenait pourquoi Xynala, Tisse et lui-même s’étaient enamourés de Melkiar. Sa capacité à rassembler largement autour de lui, et à aller de l’avant – toujours plus loin – était fascinante.

« Énor, tu m’écoutes ? » s’exclama Brandille, le nez toujours pincé.

N’observant pas de réponse, l’acrobate bondit devant son rêveur d’ami, puis continua de sa voix nasillarde.

« Tu réfléchis trop, je le vois dans tes yeux. Dans ces moments-là, c’est comme si le temps se dilatait. Comme si tu mettais les conversations en pause, et prenais le temps d’écrire tes pensées entre les répliques de chacun. Pourquoi utiliser la troisième personne, d’ailleurs ? Enfin, passons… Je vais me répéter, Énor : non, ces quatre années de séparation ne suffisent pas à remettre en cause votre amitié. Oui, la vie de Melkiar a beaucoup changé : il a désormais bien plus de responsabilités qu’autrefois. Mais tu restes son ami, Énor. Sans parler du fait qu’il a lié son destin au tien, ce jour-là. Tu te souviens ? Tu es celui qui racontera son histoire. C’est ce qu’il dit à la fin de son discours. À la fin du premier chapitre de vos aventures. »

Stoppé net, tant par le bond que par le monologue, Bélénor dévisagea Brandille.

« Brandille, je déteste quand tu fais ça…

— Quand je fais quoi, Énor ?

— Quand tu lis dans mes pensées, Brandille.

— Je ne lis pas dans tes pensées, je te l’ai déjà dit. Je ne suis pas un Kami.

— Pourtant, tu…

— Tu es simplement un véritable livre ouvert, Énor. Et je te connais comme si je t’avais écrit ! »

Le Fyros soupira, Brandille fit le clown avec son nez pincé, puis tous deux suivirent Xynala et Tisse à travers les ruelles, en direction de l'avenue Dyros. Construite dans la plus large faille de la craquelure qui accueillait Fyre, cette artère passante reliait directement le Palais Impérial au mur d’enceinte qui fermait la cité au sud. Comme attendu, l’avenue était particulièrement bondée en ce jour de marché. Arrivés par le haut de celle-ci, les quatre camarades n’étaient plus qu'à une dizaine de minutes de marche du Palais, dont ils pouvaient déjà contempler l’immense tour centrale depuis laquelle l’Empereur avait pour habitude de s’exprimer devant son peuple. À une dizaine de minutes de marche de Melkiar et de Varran, donc, qu’ils retrouveraient certainement devant le Palais, sur la place Hempios. Et si Xynala, Tisse et Brandille semblaient avoir hâte d’y être, Bélénor ralentit quant à lui la cadence, progressivement, jusqu’à s’arrêter complètement. Désormais dos à ses amies, le Fyros regardait en bas de l’avenue, vers le sud, sourcils froncés.

« Pas la peine de retarder l’inévitable Énor, plaisanta Brandille en se retournant.

— Non Brandille, ce n’est pas ça. L’odeur dont tu parlais, je crois que je la sens. »

Et alors qu’un air singulier se dessinait sur le visage de Brandille, les tuyères de kün-trazen, le grand beffroi au sommet duquel était fixé le cor d’alerte, résonnèrent dans tout Fyre. Instantanément, un silence de mort envahit l'avenue Dyros. La gorge nouée et le cœur serré, Bélénor s’empressa de capter le regard de Xynala et de Tisse, espérant y trouver des réponses. L’exercice annuel de simulation d’invasion avait eu lieu il y a quelques mois à peine, et toutes deux étaient officières. Elles devaient donc sûrement savoir pourquoi kün-trazen venait d’entonner son chant sinistre. Malheureusement, il ne trouva nulle réponse dans les yeux des Fyrosses. Simplement un mélange d’incompréhension et de peur. Mais pire sonorité restait à venir. Celle-là même qui s’éleva presqu'aussitôt des Portes Sud, et dont le souvenir poursuivrait l’hominité à jamais : l’épouvantable bourdonnement du déclin. Rapidement, les premiers cris retentirent au bas de l’avenue, alors que le vrombissement et l’odeur acerbe s’intensifiaient. Et puis Bélénor les aperçut dans le contre-jour : les étranges créatures ailées dont la silhouette leur serait à l'avenir si familière. Il n’en fallut pas moins à Xynala pour reprendre son sang-froid et décrocher le porte-voix de sa ceinture.

« Alerte générale ! Que les réservistes se dirigent vers la caserne la plus proche ! Quant aux autres, réfugiez-vous dans les abris et les tunnels d’évacuation ! Suivez la procédure ! »

Et au même moment, alors que les premiers êtres volants filaient à toute vitesse au-dessus de la grande artère, les poumons de Bélénor s’enflammèrent. Un agressif voile toxique venait d’empoisonner l’atmosphère. Comme nombre de passants qui l’entouraient, il tomba à genoux. Certains même vomirent ou perdirent connaissance. Le visage grimaçant et les yeux plissés, le Fyros observait impuissant l'avenue balayée par un vent de panique. Au loin, on pouvait même deviner des départs d’incendie. Mais qu’était-il donc en train de se passer ? Si on excluait les tentatives de certaines tribus, à l’aube de l’ère impériale, jamais Fyre n’avait été attaquée. Et encore moins envahie. Alors quelles étaient ces étranges créatures ailées, bien plus imposantes que les plus gros volatiles jamais répertoriés jusqu’alors ? Sans nul doute les créations malfaisantes des Matis, à qui la Karavan avait, il y a bien longtemps, révélé les secrets de la manipulation génétique. Après tout, bien qu’en paix avec les Fyros depuis le Traité de Karavia, signé en 2436, le Royaume de Matia restait l’ennemi ancestral de l’Empire Fyros… Comme pour indiquer à Bélénor que l’heure n’était pas aux leçons d’Histoire, un badaud le percuta accidentellement et le fît chuter sur le flanc.

« Énor, debout ! » siffla Brandille en l’aidant à se redresser avant que la masse des citoyens affolés ne le piétinent.

Car autour du petit groupe, des Fyros paniqués se précipitaient à toute allure en direction du Palais Impérial – le lieu le plus fortifié de la capitale –, créant au passage de dangereux mouvements de foule. Ils semblaient fuir le sud de l’avenue, obscurci par l’épaisse fumée noire produite par les systèmes anti-incendie, et où depuis quelques secondes déjà, les cris lointains avaient laissé place à de terribles hurlements.

« Ne paniquez pas ! Restez ordonnés ! Suivez la procédure ! » s’écria Xynala à destination de la foule terrorisée.

« Tisse, là-haut ! s’exclama-t-elle subitement, en levant l’une de ses massues.

— Je sais, je l’ai vu », répondit calmement la rouquine.

Genou gauche posé au sol, Tisse avait déjà épaulé l’impressionnant fusil qui jamais ne quittait son dos. Car en l’air, à quelques dizaines de mètres seulement, l’une des mystérieuses créatures était en train de piquer sur eux. Levant la tête à son tour, espérant examiner enfin la nature de la menace, Bélénor fut instantanément saisi d’effroi. Non, un tel monstre ne pouvait pas être sorti d’un laboratoire matis… Concentrée comme jamais, Tisse ne faiblit pas devant l’horrible aspect de la bête. La tireuse d’élite retint sa respiration, attendit quelques longues secondes, puis tira. La balle fusa en direction du corps fuselé du kipesta et ricocha mollement sur sa carapace iridescente.

« Tisse, les ailes ! » hurla Bélénor, dont l’échine était parcourue de frissons.

Méthodiquement, la Fyrosse rechargea son arme, réajusta la mire et le canon, puis tira une seconde fois. La balle fusa à nouveau vers le kitin et lui arracha cette fois-ci les trois ailes droites. Alors, sans attendre, Xynala s’élança en avant puis bondit sous le monstre qui zigzaguait en couinant. Et avant même qu’il n’atteigne le fond de la faille, elle assena depuis les airs un violent coup de massue sur son crâne ovoïde, accentuant ainsi l’impact de la chute. La créature volante s’écrasa lourdement dans la poussière au moment même où la Fyrosse se réceptionnait sur le sol. Et c’est sans crainte que Xynala s’élança derechef vers la bête immonde pour terminer le travail. Armée de ses deux massues courtes fétiches, elle n’eut aucun mal à broyer complètement la tête du kipesta. Tremblant, le nez pincé, Bélénor s’avança prudemment vers le cadavre écœurant, et de sa main libre, il pointa la glande tuméfiée et la trompe suintante qui gisait sous le monstre.

« Cette substance jaunâtre qu’ils produisent, elle est inflammable. Nous devons les stopper avant que les systèmes anti-incendie ne s’épuisent. Sinon, Fyre court à la catastrophe ! »

Comme pour donner crédit au propos du Fyros, le sol trembla alors soudainement. Une nouvelle menace allait-elle bientôt s’ajouter à la liste ? Dérouté et terrifié, Bélénor essaya de trouver du réconfort sur les visages de ses amies, en vain. L’armée fyrosse avait beau être la plus puissante d’Atys, rien ne l'avait préparée à affronter un jour une invasion aérienne, celle-ci étant la première de toute l'Histoire homine. À ce moment précis, Bélénor espérait que les grands stratèges de l’Empire étaient en train d’élaborer un plan d’urgence. Et si certains le considéraient parfois comme l’un d'entre eux, son esprit embrumé par le stress l’empêchait pour l’heure d’y prétendre. Il fallait que quelqu’un intervienne, et vite. Une personne sage et expérimentée. Comme la générale Euriyaseus Icaron, dont la voix retentit soudain derrière lui.

« Xynala, Tisse, rendez-vous à la caserne voisine et rassemblez chacune un escadron de réservistes ! Vous êtes promues capitaines pour la journée ! Et si vous réussissez, croyez bien que vous le resterez ! Transmettez mes consignes aux officiers que vous trouverez sur place ! »

Montée sur un mektoub cuirassé jusqu'à la trompe, la vénérable Fyrosse, celle-là même qui avait arbitré le célèbre duel qui avait opposé Melkiar et Xynala durant les Jeux de l’Académie, presque quinze ans auparavant, venait d’arriver à leur niveau. Elle avait enfilé une armure lourde et tenait en main une longue pique acérée. Au travers de sa visière, elle examina successivement les deux Fyrosses d’un air rageur. Ainsi juchée, armée et vêtue, rien hormis les nombreuses décorations qui bardaient son plastron ne pouvait laisser croire que la guerrière avait plus de soixante-dix ans. Une nouvelle fois, son âge témoignait de la longévité importante des homins, bien supérieure à celle des animaux qui peuplaient l’Écorce. Plaçant la tête de sa monture en direction du sud, la Fyrosse continua.

« Des armes de tir devront être données à chacun des soldats, et les amplificateurs de magie les plus perfectionnés iront aux mains des mages les plus doués ! Une fois équipés, vous emprunterez les monte-charges jusqu’au sommet de la Dorsale ! Votre objectif sera d’attirer ces monstres volants en dehors des failles de la cité ! Tout est bien clair ?

— Oui générale ! crièrent en chœur Xynala et Tisse.

— Bien mes filles. Je m’en vais de ce pas aux Portes Sud ! Je compte sur vous ! »

Sans attendre, la générale Icaron fit sentir ses éperons au mektoub, qui fila à toute vitesse vers l’épaisse fumée noire. Suivies par Brandille et Bélénor, Xynala et Tisse se frayèrent un chemin jusqu’à la caserne creusée dans la paroi nord-ouest de l’avenue Dyros, là où de nombreux Fyros étaient d’ores et déjà en train de s’équiper. Obéissant aux ordres, elles enrôlèrent les officiers présents sur place et firent équiper les réservistes. Brandille et Bélénor furent ainsi gratifiés d’une armure en cuir rigide et d’une paire d’amplificateurs d’excellente qualité. Finalement, il fallut à peine dix minutes aux quatre cents Fyros regroupés pour s’équiper. Dix longues minutes durant lesquelles l’infâme bourdonnement jamais ne cessa. Durant lesquelles le sol trembla plusieurs fois. Durant lesquelles nombre des leurs, probablement, périrent sous les jets de flammes des monstres volants… Dix minutes interminables, donc, au cours desquelles Bélénor s’était évertué à ne pas laisser son inquiétude grandissante prendre le dessus. Ses amies avaient besoin de lui, il ne devait pas perdre ses moyens. Pas comme face aux Sauvages. Car la moindre erreur serait fatale. Comme elle l’avait été pour Garius, voilà six ans… Plus déterminé que jamais, le Fyros sortit en trombe de la caserne, accompagné de ses trois amies et de nombreux autres soldats.

Et au même moment, la Dorsale du Dragon craqua. L’onde de choc, d’une violence inouïe, projeta Bélénor et ses camarades au sol. À moitié allongé sur Brandille, le Fyros se redressa tant bien que mal. Ce qu’il vit alors l’horrifia : la secousse avait fissuré la crevasse au niveau de la caserne, et dans un grincement sinistre, un pan entier de la paroi d’écorce commençait à basculer lentement vers l'avant. Paniqués, les soldats s’élancèrent dans la direction opposée, n’hésitant pas à piétiner ceux des leurs restés au sol. Tisse et Xynala, occupées à aider des blessés à se relever, comptaient certainement sur les grosses racines qui retenaient encore la paroi. Malheureusement, dans un second craquement sonore, un énorme morceau d’écorce libre de tous liens se détacha soudainement du pan principal. Paralysé par la peur, Bélénor ne sentit même pas Brandille, qui, la main fermement agrippée à son épaule, tentait en vain de le tirer hors de portée du piège mortel.

« Tisse, Xynala, fuyez ! Vite ! » réussit-il malgré tout à hurler.

Le ciel s’obscurcit brutalement au moment où les deux Fyrosses tournèrent la tête vers lui. Et si la figure de Xynala transpirait la détresse, il n’en était rien pour Tisse : son visage manifestait du calme et une grande détermination. Durant d’interminables secondes, sa longue chevelure rousse ondoya. Puis, tout s’effondra.

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Bélénor rouvrit les paupières, face contre écorce, la bouche pleine de suie. Malgré la violence du choc, il semblait bel et bien vivant. Vivant mais blessé, au vu de l’horrible douleur qui lui meurtrissait la jambe droite, désormais gonflée et tordue. Dirigeant mentalement la Sève qui l’irriguait vers son membre brisé, le Fyros rampa péniblement dans les décombres et le nuage de poussière. Entre les morceaux d’écorce et les cadavres. Terrifié, perdu, et incapable de voir à plus de cinq mètres, il sentit la panique l’assaillir. Autour de lui, le bourdonnement malfaisant des créatures volantes avait laissé place au silence de la désolation… Et son ouïe, tout juste habituée à l’oppressant grésillement des ailes, était devenue particulièrement sensible aux autres sons l’environnant : le plaintif grincement de l’écorce, le crépitement des flammes, les déchirantes lamentations et les cris lointains. C’est donc sans mal qu’il reconnut le timbre de voix de Xynala dans le hurlement qui retentit non loin de là. Sachant désormais où se trouvaient les deux Fyrosses, Bélénor accéléra tant bien que mal. Et s’il tenta à plusieurs reprises de répondre à son amie, il n’y parvint pas, tant sa gorge était obstruée par la suie. C’est alors que, tel un Kami, Brandille surgit du brouillard de poussière et l’aida à se redresser. L’acrobate ne semblait avoir subi aucune blessure. Ni même sa tenue aucun accroc.

« Je suis là Énor. Laisse-moi t’aider. »

Fermement appuyé sur l’épaule de Brandille, le Fyros se traîna en direction de l’endroit où le cri de Xynala avait retenti, croisant sur le chemin quelques soldats hagards et blessés qui erraient dans la brume tels des esprits. Finalement, après ce qui lui sembla être une éternité, il la vit : Xynala était agenouillée face à un gigantesque bloc d’écorce.

« Xynala, je suis là, toussa Bélénor. Où… Où est Tisse ? »

Pour toute réponse, Brandille saisit la main de son ami et la serra fort. Bélénor déglutit et continua.

« Xynala ? »

Cette fois-ci, la Fyrosse tourna la tête. Et Bélénor recula d’un pas. Car son visage recouvert de sang était crispé de rage. Car ses yeux exorbités étaient rougis de larmes. Et car face à elle, le corps de Tisse Apoan gisait, à demi écrasé sous l’immense masse de bois.

« Elle… Elle m’a poussé. Je… Je n’ai pas pu la sauver », balbutia Xynala entre ses dents serrées.

Attrapant délicatement sa longue chevelure rousse, elle l’utilisa pour couvrir la partie dégagée du corps de son amie. Tel un linceul.

« Je n’ai pas réussi à soulever ce bloc d’écorce. Je… Je ne suis pas assez forte… Je ne l’ai jamais été… Je hais ce corps ! Je me hais ! »

Pleine de fureur, Xynala se mit à cogner le bloc d’écorce en poussant des hurlements de fureur. Quant à Bélénor, il manqua de s’effondrer, les jambes branlantes et les yeux embués de larmes. Mais Brandille, fidèle à son poste, l’en empêcha et l’aida à s’asseoir. Et puis, ses lèvres murmurèrent :

« Énor, cela…

— Non Brandille, coupa Bélénor. Je t’en prie, non. Ne me dis pas que cela passera. Tout sauf ça…

— D’accord Énor, pardon. Relève-toi, nous devons partir. »

Se relever ? Non, il ne voulait pas. Si partir ailleurs signifiait devoir assister à la fin d’autres de ses proches, alors il préférait rester dans ce champ de ruines.

« S’il te plaît Énor, relève-toi. L’odeur s’accentue, d’autres créatures seront bientôt là. »

D’autres monstres ? Parfait. Il n’aurait bientôt plus à ressentir cette douleur. Il suffisait de… Brandille le gifla.

« Énor ! Je connais ce regard ! Ces pensées ! Tu n’as pas le droit de m’abandonner, tu m’entends ? »

Oubliant quelques instants ses idées noires, le Fyros serra la main de Brandille et reporta son regard sur Xynala. Son amie était encore en train de marteler la tombe d'écorce de Tisse à coups de poing. Puis brusquement, Brandille pointa le brouillard de sa main libre. La poussière commençait doucement à retomber.

« Xynala, là-bas ! » siffla l’acrobate.

Ne faisant ni une ni deux, la Fyrosse ramassa le fusil de Tisse et tira au jugé. La balle fusa et un ignoble couinement retentit au loin. À l’endroit même où une étrange galopade commençait à se faire entendre. Un gigantesque troupeau semblait se rapprocher des homins.

« Brandille, combien sont-ils ? continua la Fyrosse en accrochant le fusil de Tisse sur son dos et en dégainant ses deux massues courtes.

— Trop Xynala. Beaucoup trop. Et elles sont différentes des autres créatures. »

Le visage de la Fyrosse, déformé par la haine il y a peu encore, affichait désormais une détermination à toute épreuve. Une détermination semblable à celle que Bélénor avait lue sur le visage de Tisse avant que le bloc d’écorce ne l’écrase.

« Je vais les retenir. Fuyez jusqu’aux abris.

— Qu… Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, Xynala ?

— Tu m’as bien entendu Bélénor.

— Tu crois vraiment qu’on va te laisser te sacrifier, comme Tisse ? Tu rêves Xynala ! Tu rêves ! »

Le Fyros, dont la jambe blessée avait retrouvé sa vigueur, se redressa brutalement et enfila ses amplificateurs de magie. Brandille, toujours à genoux, regardait fixement en direction de là où tous s’attendaient à voir les kitins surgir. Les galops s’intensifiaient.

« Bélénor, c'est un ordre, je suis ta cheffe ! Mieux, j'ai même été promue capitaine par la générale !

— Ne l’écoute pas Brandille ! Lève-toi et enfile tes amplificateurs ! Je m’occupe de soutenir Xynala avec ma magie de soin. Toi, tu t’occupes des monstres. Dès que les premiers apparaissent, tu les crames ! »

Et comme si le fait de l’avoir mentionnée l’avait invoquée, la première créature surgit du brouillard. Cette chose n’avait, en termes d’horreur, rien à envier aux monstres volants qui avaient incendié la cité peu auparavant. Haute d’un mètre cinquante, elle ressemblait à une monstrueuse araignée de couleur bronze, dont l’abdomen dardé était arqué sous ses six pattes, et dont le crâne incurvé était muni d’une paire de crochets dentelés. Pris ensemble, les deux sections de son corps donnaient à la créature l'aspect d'une énorme mâchoire. D’une agilité folle, le kincher fusa sur le petit groupe. Puis, cinq autres jaillirent de la brume. Puis dix. Écartant les bras face à la vague naissante de kitins, Xynala infusa de la Sève dans sa gorge et poussa un rugissement surhomin, espérant concentrer l’attention de l’ennemi.

« Bélénor, Brandille ! Fuyez !

— Jamais Xynala, Jamais ! Plutôt mourir ! Bon sang Brandille, lève-toi ! »

Brandille, étrangement immobile, contemplait la folle course des monstrueux insectes, qui convergeaient désormais vers Xynala. Mais l’heure n’était pas à la méditation. Car d’ici quelques secondes, les massues de la guerrière rencontreraient les pattes acérées des premiers kinchers. Ils se comptaient en dizaines.

« Bande d’imbéciles, fuyez ! »

Sans un mot de plus, la Fyrosse fonça en direction des kitins. Pleinement conscient que, un seul ou trois à se battre, ils ne parviendraient pas à s'en sortir, Bélénor tenta de capter le regard de Brandille. La personne la plus importante de sa vie. La mâchoire serrée et les yeux humides, il s’adressa à son amie une dernière fois.

« Brandille ! Tu n’as pas le droit de m’abandonner ! Tu m’entends ? Brandille, si tu ne veux pas te battre, lève-toi et prends ma main… Je veux être avec toi, jusqu’au bout… »

Et tandis que, les massues dégainées et les jambes chargées de Sève, Xynala bondissait vers une mort certaine, Brandille cambra la tête vers le ciel et hurla. Mais le son aigu qui jaillit alors de sa bouche n’était en rien comparable à un cri. Ni même à aucun autre son atysien. C’était une déflagration sonore aiguë, perçante, qui pénétra Bélénor dans tous ses niveaux d’être, et entra en résonance avec chacune des cendres draconiques qui le composaient. Un tonnerre cristallin, dont la partition fut instantanément déchiffrée par l’ensemble des cellules de son corps. Car ce cri surhomin dissimulait en lui de funestes vibrations. Un terrible présage. Un signal primitif : celui déclenchant l’apoptose, la mort cellulaire.

L’onde de choc produite par le hurlement dissipa instantanément le gigantesque nuage de poussière et propulsa Bélénor plusieurs mètres en arrière. S’écrasant lourdement dans la sciure, le Fyros hurla à son tour. Le cri de Brandille était en train de lui transpercer le crâne, duquel des vagues de douleur se propageaient dans tout son corps. Était-ce cela que les Zoraïs ressentaient lorsque la pousse de leur masque n’était pas soutenue par la magie des Kamis, comme il l’avait imaginé dans l’histoire qu’il avait écrite autrefois ? Quelle que fût la réponse à cette question, jamais le Fyros n’avait subi un tel supplice. Supporter cette douleur était inconcevable. Il n’y avait aucune chance qu’il en réchappe. Ainsi donc, lui qui s’était imaginé finir dévoré par l’une de ces créatures, allait finalement être tué par son amie, ici même. La bouche distendue, les yeux révulsés et les bras écartés, Brandille n’en finissait pas de hurler. Son corps vibrait de manière irréelle, de plus en plus vite, jusqu'à ronger l’écorce qui l’entourait. Mais Bélénor n’était pas le seul à subir les foudres de son cri. Car sur plusieurs dizaines de mètres à la ronde, les kinchers tombaient comme des mouches, broyés par l’implacable cri de Brandille. Atteignant les limites de son endurance à manipuler la Sève, Bélénor sentit son cœur ralentir. Il n’était plus en mesure de régénérer ses cellules autodétruites. Et alors qu’un voile noir commençait à brouiller sa vue, le cri cessa.

À moitié inconscient, le Fyros ne sut pas combien de temps il mit à se relever. Fiévreux, nauséeux, la bave aux lèvres et le regard vitreux, il passa une main tremblante sur son visage. Remarquant la couleur rouge de celle-ci, il comprit que du sang avait coulé en grande quantité de son nez, de ses yeux et de ses oreilles. Cela expliquait certainement l’horrible céphalée qui lui martelait le crâne. Totalement désorienté, il regarda autour de lui, profitant de la levée du brouillard pour se repérer. La monstrueuse vague d’insectes géants avait déferlé depuis le bas de l'avenue Dyros en écrasant tout sur son passage. Désormais muée en une mer morte, elle était tout juste agitée de quelques spasmes nerveux. Une mer dans laquelle Xynala s’était noyée. Si lui avait survécu au cri, il ne faisait aucun doute qu’elle aussi. Elle le devait… Titubant dans la direction supposée de la Fyrosse, il jeta un œil au cratère creusé par Brandille, dans lequel son corps avait disparu. S’il craignait pour la vie de Xynala, il savait Brandille toujours en vie, bien que très faible. Il le sentait, sans comprendre comment ni pourquoi.

Puis, le sol trembla. Une énième fois. Regardant vers le bas de l’avenue, Bélénor se laissa tomber à genoux. Les Portes Sud étaient en train de vomir un monstrueux essaim. Un raz-de-marée gigantesque, d’ailes, de dards et de crocs. Cette fois-ci, point de Brandille pour leur sauver la mise, seul un miracle pourrait les préserver du cataclysme à venir. Levant la tête et fermant les yeux, Bélénor dédia alors une pensée à chacun de ses proches. À Varran et à Melkiar, qu’il aurait tant voulu revoir une dernière fois. À Tisse et à Garius, qu’il rejoindrait bientôt. À Xynala et à Brandille, à ses côtés, jusqu’au bout. À Penala, évidemment, qu’il espérait être à l'abri. Même à son père et à sa mère, qu’il aimait, malgré tout. Finalement, il consacra sa dernière pensée à Messen Dyn, le vieux moine kamiste qu’il avait assidûment côtoyé ces dernières années. Ainsi, les yeux fermés et le visage rivé vers l’Astre du Jour, il se mit à prier les Kamis, et tout particulièrement le Kami Noir. Puis, il pensa au Kami Suprême, quel qu’il ait été. Après tout, qui d’autre que lui pouvait réaliser des miracles ? Plusieurs secondes passèrent ainsi, à attendre la mort en priant. Et alors, contre toute attente, Jena répondit au Fyros. Dans un grincement céleste. Au-dessus de Fyre, désormais baignée dans la pénombre, un gigantesque engin volant de la Karavan venait de faire son apparition. Bouleversé, Bélénor leva les bras vers le ciel et fondit en larmes. Jamais il n’avait oublié ce que Melkiar lui avait dit, ce jour-là, attablé dans la taverne.

« Je déteste la Karavan, autant que les Kamis… Ils se prennent pour nos maîtres... Et cela durera, tant que nous continuerons à les nommer « Puissances » ! Car aussi longtemps que les homins s’enchaîneront à eux, aussi longtemps ils resteront des esclaves à leurs yeux ! Moi, j’ai déjà fait mon choix, ce jour-là : plutôt mourir libre que de vivre asservi ! »

Au fond de lui, et malgré la déférence qu’il témoignait aux Kamis, Bélénor comprenait la position de Melkiar. Mais que pouvaient les homins, seuls, face à tant d’horreur ? Comment pouvaient-ils se libérer de la servitude des Puissances, sans perdre tout ce qu’ils avaient acquis jusqu’alors ? Quelles que soient les réponses à ces questions, en cet instant, le Fyros avait déjà fait son propre choix : celui de la vie.

Bélénor Nébius, narrateur