Ryzom
Chapitre IV - Le Réveil

De EncyclopAtys


Le kinkoo avançait promptement en tête de cortège, marquant la cadence et repoussant les kitins qui se trouvaient sur son passage. Pour ce faire, nul besoin d’utiliser la force. Le cliquetis que produisaient ses mandibules et les phéromones qu’il infusait dans l’air suffisait à faire fuir n’importe quel ouvrier, soldat, ou éclaireur de la kitinière. Pour le commun des kitins, les kinkoos étaient situés au sommet de la pyramide hiérarchique. Ils étaient à la fois les généraux qui planifiaient les opérations militaires de la colonie, mais aussi les exécutants personnels des seigneurs kizaraks, dont ils incarnaient l’autorité et la puissance en leur absence. Aujourd’hui était un jour particulier, puisque le kinkoo assurait la protection de son seigneur. Généralement, cette tâche était dévolue aux kidinaks, dont l’une des missions principales était de sécuriser les nids royaux, desquels leurs occupants ne sortaient que très rarement. Mais aujourd’hui, le kizarak avait dû abandonner le confort de sa tanière confinée, exposant ainsi ses magnifiques pétales buccaux à la vue des kitins inférieurs. Et en dehors du nid, qui de mieux placé que son fidèle bras armé pour assurer sa protection ? C’est ainsi que, situé en seconde position dans le cortège, le kizarak laissait le kinkoo conduire la procession dans les galeries de la kitinière, évitant de fait tout contact avec la plèbe. Autour et derrière lui, d’autres kinreys faisaient mur de leur carapace, l’isolant ainsi totalement. Pour le kinkoo, une telle promiscuité avec son seigneur était rare. Généralement, ses ordres étaient transmis par des kipestas, des kitins messagers. Il lui arrivait donc souvent de ne pas voir son seigneur durant plusieurs cycles. S’il regrettait secrètement cette distance, il ne l’avait jamais montré.

Les kitins étaient des êtres eusociaux, pourvus d’une conscience collective et organisés selon une hiérarchie particulièrement stricte. Chacun d’eux occupaient un rôle précis au sein de la colonie, rôles qui requéraient souvent peu de capacités réflexives. A l’inverse, certains postes clés nécessitaient des capacités d’improvisation poussées. De ce fait, les kitins qui occupaient ces fonctions développaient bien souvent une conscience plus individuelle. C’était le cas des seigneurs kizaraks, qui dirigeaient la kitinière sous les ordres directs de la reine, et moins officiellement de certains de leurs généraux les plus sollicités. Les kitins non royaux dont on pensait qu’ils possédaient une conscience individuelle étaient surveillés, dans le cas où des velléités de sécession leur viendraient à l’esprit. Le kinkoo était l’un d’eux, et s’était réveillé il y a peu de l’état d’hypnose qui régissait la vie de ses semblables. Il avait commencé à prendre conscience de sa propre existence alors que son seigneur lui déléguait de plus en plus de tâches. Finalement, il avait compris que les pensées qui ordonnaient jusqu’alors son existence, et qu’ils suivaient instinctivement depuis son éclosion, n’étaient pas dictées par un être supérieur, mais sécrétées directement par son système nerveux central. L’esprit bicaméral s’était effondré, libérant l’âme du kinkoo et créant une place pour le « soi » à côté du « nous ». Ce réveil lui avait été particulièrement désagréable, complexifiant à l’extrême un flux de pensées autrefois dirigiste. Pourtant, et à l’inverse de ce que l’on aurait pu croire, cette liberté acquise avait à plus forte raison intensifié son obédience : la promiscuité de son seigneur saturait ses récepteurs olfactifs de phéromones, et éveillait en lui d’étranges sensations, des sentiments nouveaux, qui plus que jamais donnaient raison à son existence.

Mais ce n’était pas du fait de cette promiscuité qu’aujourd’hui était un jour particulier. En effet, la reine en personne avait ordonné à ses kipekoos de prévenir l’ensemble des autorités de la kitinière. La dernière fois que cela s’était produit, une guerre de territoire avait été déclarée, guerre qui avait donné lieu à l’anéantissement d’une kitinière voisine et à la mort de nombreux membres de la colonie. Nécessairement, le kinkoo s’attendait à une nouvelle bataille d’envergure, et alors qu’il repoussait les ouvriers qui encombraient le chemin, il réfléchissait déjà à l’organisation de ses troupes. Lorsque le cortège pénétra enfin dans le nid royal, où tous avaient été conviés, le kinkoo sentit sa carapace se saisir, alors qu’il posait ses paires d’yeux sur l’énorme abdomen iridescent de sa reine, et que les premières effluves royales l’atteignaient. S’il y avait bien une chose qui pouvait le stimuler plus que l’odeur de son seigneur, c’était bien celle de sa mère. Entourée d’un cordon de sécurité composé de kidikoos, la souveraine kitin siégeait fièrement sur un énorme tapis végétal, qui lui servait à la fois de trône et de couche, et duquel elle ne se levait jamais. Pour autant, l’endroit était parfaitement propre. Une horde d’ouvriers s’attelait constamment à entretenir le matelas de la reine, à nettoyer son corps, et à approvisionner l’énorme banquet qui lui faisait constamment face. Celui-ci était composé en grande partie de champignons et de viande. En effet, les kitins mettaient à profit les sombres et humides galeries qui composaient leur vaste territoire pour les transformer en de véritables champignonnières, dans lesquels ils pratiquaient une agriculture intensive. La viande, quant à elle, était issue de la chasse d’animaux mais aussi de l’élevage, qu’ils pratiquaient dans une moindre mesure.

Le nid de la reine était bondé de kitins et les individus les plus importants étaient déjà tous réunis. Le haut plafond de l’immense caverne était recouvert de vers luisants, dont la lumière se reflétait sur la carapace des créatures, et embrasait tout l’espace dans un effet kaléidoscopique hypnotisant. Le kinkoo s’avança jusqu’au premier rang et plaça son seigneur à côté des autres kizaraks de la colonie. Et alors qu’il s’apprêtait à rejoindre sa place, une odeur étrangère vint exciter ses récepteurs olfactifs. Un kipekoo issu d’une colonie ennemie surgit dans le nid, suivit rapidement d’autres kitins ailés provenant de plusieurs autres kitinières. Instinctivement, le kinkoo considéra ces intrusions comme une attaque frontale et se dressa sur ses pattes. Il ne lui fallut cependant qu’une fraction de seconde pour se rappeler que les kipekoos étrangers étaient en réalité des ambassadeurs royaux. De plus, la reine répondit à l’arrivée des messagers par des cliquetis rassurants, afin de calmer ses rejetons et leur faire comprendre que tout était sous contrôle. Pour autant, un parfum de méfiance envahit la tanière. Sous les ordres de leur souveraine, les kidikoos rompirent leur formation et les kipekoo passèrent un à un devant la maîtresse des lieux. De ses pattes massives, elle racla le dos des ambassadeurs pour récupérer les messages olfactifs qui y étaient déposés.

Le kinkoo essayait tant bien que mal de masquer ses émotions et de contrôler les effluves qu’il dégageait. Ce n’était pas un hasard si la reine avait ordonné à tous ses plus importants sujets de se réunir au moment même de l’arrivée des messagers royaux, il en était convaincu. Car à eux tous, les kipekoos représentaient l’ensemble des souveraines connues. S’il arrivait que les autorités de la kitinière fassent affaire avec d’autres colonies, le kinkoo n’avait jamais connu pareil rassemblement. Pour autant, les mythes, mémorisés et transmis par la poignée de kitins conscients, faisaient référence à deux grands événements ayant eu lieu bien avant l’éclosion de la reine, et qui avaient nécessité la formation d’une immense alliance: la Nuée Ardente. La première histoire retraçait la guerre contre les soldats-racines, d’étranges entités végétales surgies des profondeurs du Grand Œuf. Leur puissance était si écrasante que les premières colonies avaient dû mettre leur rivalité de côté pour la première fois. En effet, les soldats-racines disposaient de pouvoirs uniques leur permettant de contrôler l’environnement du Grand Œuf et de se téléporter où bon leur semblait. Néanmoins, dès lors que la première kitinière fût envahie et la reine qui y siégeait dévorée, les créatures surnaturelles repartirent en direction du cœur du Grand Œuf, mettant ainsi un terme au conflit. Depuis cet étrange épisode, les soldats-racines montraient un désintérêt profond pour les kitins. D’après la seconde histoire, leur attention s’était portée sur un plus grand ennemi: les Dissemblables. Ces petites créatures bipèdes aux solides carapaces d’ambre noire étaient issues de l’extérieur du Grand Œuf, et plus exactement du dessus. Ce territoire inconnu était appelé Matrice. Si les kitins avaient interdiction de briser la Coquille pour s’y rendre, les Dissemblables avaient déjà tenté à de nombreuses reprises de coloniser le Grand Œuf. Pour ce faire, ils avaient dompté de gigantesques créatures ambrées originaires de leur monde, creusant sans discontinuité et brûlant tout sur leur passage. C’est à la suite d’une invasion conséquente que la Nuée Ardente fût reformée. Malheureusement, bien que petits et physiquement très faibles, les Dissemblables possédaient deux redoutables membres supérieurs, qui pouvaient répandre la mort à distance, et dont la nature du pouvoir dépassait totalement la compréhension des kitins. Par chance, les soldats-racines semblaient ne pas apprécier la présence de ces envahisseurs venus d’ailleurs, et devinrent des alliés de circonstance par la force de choses. Pour autant, et même si les kitins avaient pris conscience du lien charnel qui unissait le Grand Œuf aux soldats-racines, ils préféraient jouer la prudence et éviter tout contact avec eux. Jusqu’alors, le kinkoo n’avait jamais vu de soldats-racines, et encore moins de Dissemblables. Après tout, rien ne témoignait de l’existence réelle des bipèdes d’ambre noire, et peut-être n’étaient-ils que de simples fantômes permettant de tenir les kitins éloignés de la Matrice…

Perdu dans un flux de pensées qu’il peinait encore à maîtriser, le kinkoo fut ramené brusquement à la réalité par un implacable parfum. La reine exhala une odeur d’asservissement, et à l’unisson, chacun des kitins présents s’inclina mandibules contre sol. L’individualité du kinkoo vola en éclat sous la pression de l’emprise psychique, et pour la première fois depuis bien longtemps, il lâcha totalement prise. Le « soi » s’effaça au profit du « nous ». La reine redressa son corps massif, et dans un enchainement subtil de cliquetis, de bourdonnements et de fragrances, elle s’adressa à sa cour : la Coquille avait été percée et une espèce inconnue s’était introduite dans le Grand Œuf. Si les étrangers étaient du même gabarit que les Dissemblables, ils possédaient en revanche des carapaces bien moins solides et de couleurs variées. De plus, leurs membres supérieurs différaient de ceux des ennemis légendaires et étaient composés d’excroissances tranchantes et perforantes. Leur venue confirmait la présence d’espèces inconnues vivant au sein de la Matrice, donnant ainsi crédit au mythe des Dissemblables, et annonçait le début d’une ère de violence. En effet, la première action des envahisseurs fût de réduire en cendre un petit nid isolé. Aucun kitin ne fût épargné, œufs compris. Les autorités de la kinitière à qui appartenait le nid répliquèrent rapidement, et les meurtriers furent tous exécutés. Bravant l’interdiction séculaire, la reine décida d’envoyer des kipestas par delà la brèche afin d’identifier plus précisément la menace. Une fois revenus, les éclaireurs firent part de leur découverte : la Matrice était un gigantesque monde habitable composé d’une grande variété d’environnements inédits. Son plafond, qui semblait être situé à une distance vertigineuse du sol, changeait de configuration et de couleurs de manière cyclique. Par moments, il était pourvu d’immenses sphères d’ambre mouvantes, qui irradiaient tout l’espace d’une lumière aveuglante. À d’autres instants, il était constellé de milliers de petites gemmes, et la luminosité ambiante rappelait alors la froide et familière lueur du Grand Œuf. Ce monde riche en matières premières était peuplé d’une multitude d’espèces inconnues, dont celle qui avait brisé la Coquille. Ces bipèdes vivaient dans des nids de tailles très variables dont le point commun était d’être particulièrement désorganisés. Les individus vaquaient à leurs activités de manière irrationnelle et beaucoup des actions qu’ils entreprenaient ne semblaient pas être utiles au fonctionnement du nid dans lequel ils vivaient. Pour les kitins, ce point était crucial et démontrait l’infériorité des créatures. Après tout, les kitins et les soldats-racines, les deux espèces les plus évoluées du Grand Œuf, étaient des êtres collectifs, organisés selon des règles très précises et obéissant à des forces qui les dépassaient singulièrement. À l’inverse, la vie de ces bipèdes ne semblait être régie que par l’individualisme et le chaos. Initialement, la reine à l’origine de la découverte avait imaginé garder le secret et exploiter les trésors de la Matrice pour le compte de sa propre colonie. Pourtant, l’existence d’un monde au-delà de la Coquille menaçait l’intégrité même du Grand Œuf, et malgré les nombreuses guerres de territoires qui n’avaient jamais cessé, les kitinières savaient mettre leur rivalité de côté lorsque nécessaire. Ainsi, la reine entreprit de prévenir toutes ses sœurs. Après plusieurs opérations de reconnaissance et de multiples débats, une décision fut prise : la légendaire Nuée Ardente allait être reformée. Une fois les terres de la Matrice colonisées, elles seraient équitablement réparties entre les différentes colonies.

Finalement, les effluves d’asservissement commencèrent à perdre en intensité, et progressivement, le kinkoo se réveilla. La reine avait terminé son annonce générale et se contentait désormais d’envoyer des messages chimiques et auditifs que seuls les kizaraks pouvaient comprendre. Autour de lui, hormis la présence des kipekoo étrangers, absolument rien ne semblait indiquer le caractère historique du moment. Tandis que certains kitins quittaient le nid en rang sous les ordres de leur seigneur, d’autres attendaient patiemment de recevoir des instructions. Comme d’ordinaire dans la kitinière, tout s’organisait dans une chorégraphie parfaite, et ce, peu importe l’ampleur des événements. Pourtant, au même moment, le kinkoo était en proie à un profond désordre interne. En effet, le réconfortant état de servitude avait à nouveau cédé la place aux vertiges du libre arbitre. Son esprit était en pleine effervescence, traversé par de nouvelles émotions. Une particulièrement étrange le troublait et affectait son corps. La chaleur de son hémolymphe semblait avoir pris quelques degrés, son rythme cardiaque gagnait en intensité et sa carapace était parcourue de légers tremblements. En cet instant, le kinkoo ne s’était jamais senti aussi éveillé et libre. Il rêvait de victoires et de reconnaissance. Pour la première fois, il expérimentait l’excitation et l’impatience.

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Des kilomètres plus haut Pü se réveilla en même temps que l’astre du jour. Cinq années s’étaient écoulées depuis que le Zoraï était revenu de son exil forcé. Cinq années qui avaient permis à ses doutes de s’envoler. Progressivement, et malgré le profond désaccord qui unissait son père et son frère, les convictions du jeune homin avaient commencé à se répandre au sein de la tribu : pour lui, son peuple devait arrêter de suivre aveuglément les coutumes violentes du Culte Noir de Ma-Duk et de croire en ses prophéties. De plus, et malgré l’insistance de son père, Grand-Mère Bä-Bä ne semblait pas prendre parti et laissait les choses se dérouler sans intervenir. Pour marquer son opposition, le Masque Noir avait refusé que son cadet reçoive ses tatouages de mérite à la suite de celui qu’il avait obtenu à son retour d’exil. Mais pour Pü, tout cela importait peu. Il ne rêvait pas de l’avènement des Jours Heureux, il les vivait déjà, auprès de sa mère. Pour le jeune idéaliste, tout allait au mieux, et rien ne laissait présager que sous ses pieds, le plus terrible des ennemis était en train de se réveiller…

Bélénor Nébius, narrateur


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