C Le silence de la corruption

De EncyclopAtys

Le silence de la corruption

Cette chronique se rapporte au ].

Un jeu de regard en dit plus long qu’un long et assommant discours. Le tryker faisait face au matis, à l’ombre des regards et d’un arbre en fleurs. Voûté, le matis réfléchissait à toute allure. L’affaire à conclure était tentante mais les risques encourus étaient bien plus importants. Toujours yeux dans les yeux, un sourire narquois naquit sur le visage tacheté de roux du tryker.
« Et si je rajoute cette petite bourse ? » demanda-t-il d’un air innocent en soulevant une bourse assez importante de dappers, ce qui fit changer de manière radicale l’avis du fier matis. Il hocha la tête en souriant à son tour, puis ils se serrèrent la main.

« Pecho ! Ramène ton séant de feignant ici ! » beugla le matis, qui l’air de rien, s’était emparé de manière avide de la bourse du tryker.
L’homin concerné arriva en courant, le souffle court. Vêtu d’une simple tenue légère trouée par endroits, il n’avait pas l’air très soigneux, et contrastait de manière cruelle avec son supérieur, vêtu d’une ample tenue rouge. De la haute qualité, à n’en pas douter.
« Sil, maître Gichio ? »
« Donne à notre ami tryker ce qu’il veut, et tâche de garder ça pour toi. » fit le matis en se détournant des deux homins et faisant mine de retourner à son travail, tapotant d’un air ravi la bourse qui désormais pendait à sa ceinture.

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Pechini Benia n’avait rien pour elle. Un nez trop long, une forte carrure, une bouche disgracieuse… L’on murmurait sur son passage que c’était la progéniture bâtarde d’un Noble matis qui, voyant l’horrible résultat de son aventure décida de l’abandonner à une famille d’ouvriers. Pechini, elle, savait qu’elle était la fille de ses parents. Elle en avait hérité tous les défauts physiques et le caractère de bodoc de son père.
N’ayant aucune notion du combat, une affaire d’homin, avait dit son autoritaire père, elle avait opté pour l’artisanat matis et était vite devenue une experte dans le domaine. Lorsque le Roi annonça au peuple qu’ils auraient pour mission de récolter des matières premières et de les convoyer une fois travaillées aux divers chantiers de la forêt, elle s’engagea sans chercher à réfléchir. Si son père ne pouvait être fier d’elle sur son aspect physique, alors il le serait quand il apprendrait qu’elle travaillait au service du Karan. Son lieu de prédilection était devenu le Bosquet de la Confusion, dont elle en connaissait à présent jusqu’au moindre recoin, à la moindre tanière de torbak. Alors que ses mektoubs grognaient et que l’Astre du Jour se cachait derrière une branche céleste, elle reboucha le trou qu’elle venait d’exploiter, accrocha sa pioche aux fontes du mektoub et enfourcha la monture qui paissait paisiblement à côté de ses congénères, puis partit en direction de l’entrepôt. Elle envisageait de faire une livraison avant de songer à se reposer. Elle rentrerait tard dans la nuit, et c’était mieux ainsi, pensait-elle.
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Arrivée au campement en chantier du maître Gichio, connu pour son caractère peu encourageant, elle se laissa tomber de sa selle lestement jusqu’au sol. La fatigue commençait à se faire sentir, et son mektoub lui décocha un regard qui aurait pu être interprété comme une rancune contre la surexploitation de son espèce. Elle appela, sans grande conviction, le contremaître Gichio, ou son assistant Pecho le simplet. Mais aucune réponse ne lui fut donnée.
« Étrange, pensa-t-elle, il devrait au moins y avoir quelqu’un… »
Des bruits étranges parvenaient à ses oreilles, mais elle n’aurait su ire d’où ils venaient. Elle se promena dans le chantier, menant son mektoub de monte par la bride, ravie de s’accorder un peu de repos après une longue course-poursuite contre trois torbaks visiblement affamés. Au fur et à mesure de son avancée dans le chantier, les bruits se firent plus clairs, plus distincts. C’était visiblement une discussion animée bien qu’à voix basse, mêlant au moins deux personnes. Elle reconnut l’accent très prononcé du Matis Gichio et un accent tryker.
« Étrange » pensa-t-elle de nouveau, tout en se dirigeant vers les lieux de la discussion, ordonnant à son mektoub de monte de l’attendre sur place.

Elle sursauta quand un mektoub non loin d’elle qu’elle n’avait pas vu renacla. Pechini regarda alors un peu plus précisément et vit une dizaine de mektoubs rassemblés, fontes vides. Les voix semblèrent se rapprocher et se firent plus distinctes. Son instinct lui ordonna de se cacher derrière une pile de caisses de bois à l’odeur étrange. Soudain, la discussion se fit plus claire et on ne peut plus audible :
« … troisième fois du mois que vous venez, notre accord ne comprenait pas autant d’acharnement de votre part ! Je risque ma place, vous savez !
- Cessez donc de brailler, vous appréciez les sacs de dappers que je vous laisse à chaque fois, alors ne me dites pas que cela vous embête, et de toutes manières, personne ne s’en est rendu compte !
- Personne, personne … Je dois acheter le silence de mes homins, sinon ils courraient voir les magistrats royaux !
- Ah mais taisez-vous donc. »
Une affaire de corruption… Les matières premières du chantier étaient vendues aux Trykers ! Pechini ne put s’empêcher de frissonner. Le Roi serait furieux d’apprendre cela, et Pechini ne voulait pas rater l’occasion de se montrer être celle qui révèlerait l’affaire au Roi, sinon au Conseiller Rodi de Varelo. Jubilant intérieurement, elle n’entendit pas les pas s’approcher au niveau des caisses à l’odeur étrange. Trop tard pour fuir… Gichio venait de prendre une lourde caisse pour l’attacher aux fontes du mektoub, rendant visible et vulnérable la pauvre matis. Avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir, une dague Flyer transperça sa poitrine. Puis, tout devint noir.

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Elle reprit connaissance au téléporteur de la Karavan, l’air hagard. Trop d’horreurs en moins d’une heure fermèrent sa bouche comme l’on ferme une porte de bois massif. Elle ne parla plus jamais, mais ce ne fut pas nécessaire dans cette affaire. Un membre de la Guilde de Karavia ayant eu vent d’une disparition de fournitures se rendit anonymement sur le chantier, comme ouvrier. Il vit de ses propres yeux la trahison, alors que le Tryker avait envoyé une nouvelle caravane pour leur prendre des matières de construction. Gichio et son assistant Pecho furent exilés par le Roi Yrkanis en personne très peu de temps après. Honte de sa famille, Pechini Benia fut contrainte de vivre recluse à partir de ce jour.

p>. Écrit anonyme de faits se déroulants au CA II 2546 .